Fusions acquisitions : pourquoi l’activité est si faible ?

Malgré une accumulation de liquidités record et des taux d’intérêt qui amorcent une phase de stabilité, le nombre de transactions entre entreprises reste à la traîne, à des niveaux historiquement bas sur la décennie écoulée. Les grands cabinets de conseil insistent : malgré la pression concurrentielle et des actionnaires toujours présents, le dynamisme attendu fait défaut.

L’écart de valorisation entre acquéreurs et cibles ne se résorbe pas, tandis que les réglementations se complexifient. À tout cela s’ajoute l’intégration, trop souvent négligée, qui s’avère un terrain miné et explique la multiplication des échecs.

Pourquoi observe-t-on autant d’échecs dans les fusions d’entreprises ?

Les fusions-acquisitions, miroir de l’économie mondialisée, brillent rarement par leur succès. Les ratios font grincer des dents : entre 60 % et 90 % des opérations n’atteignent pas la création de valeur anticipée. Ce rasoir à double tranchant est détaillé par le European M&A Institute et le Boston Consulting Group, peu importe l’échelle ou la latitude. Grandes entreprises cherchant à s’approprier un relais de croissance, PME espérant changer de ligue : toutes trébuchent sur le même obstacle.

À la lumière des études les plus récentes, plusieurs explications se détachent :

  • Pendant la phase préparatoire, selon le European M&A Institute, la réflexion reste souvent confinée à un petit cercle de dirigeants et d’intermédiaires financiers. Ce huis clos laisse les aspects humains et organisationnels dans l’ombre, ce qui sape les chances d’intégration.
  • Loin de n’être qu’une jonction de bilans, la fusion-acquisition oblige à composer avec les chocs entre cultures d’entreprise, la cohésion des équipes et le dialogue entre systèmes informatiques, tous terrains propices aux dérapages.

Le Mises Institute rappelle le lien étroit entre grandes vagues de fusions-acquisitions et conjoncture économique. À chaque tour de vis des taux d’intérêt, financer l’opération devient plus ardu, ce qui pousse à la retenue. Les actionnaires, qu’ils s’appellent retraités californiens ou veuves écossaises, veulent du résultat, et vite. Rares sont ceux qui acceptent la patience que réclame une réorganisation profonde.

Derrière chaque échec, on retrouve souvent les mêmes ingrédients : synergies surévaluées, tensions internes minimisées, obstacles techniques écartés avec légèreté. Une opération mal calibrée peut anéantir des milliards en un battement de cils.

Des obstacles invisibles : culture d’entreprise, stratégie et gouvernance

Un rapprochement réussi ne se limite jamais à des chiffres bruts ou à une structure juridique bien ficelée. Si le financier mène le bal, la culture d’entreprise impose vite sa loi. Deux sociétés, même concurrentes directes, n’entretiennent pas forcément les mêmes réflexes, ni la même manière de voir l’avenir ou de tisser leurs relations internes. Le duo Daimler-Chrysler, formation star propulsée par la promesse de synergies, a finalement payé le prix d’une greffe impossible entre deux mondes.

Les règles du jeu, si tatillonnes soient-elles, n’endiguent pas tous les périls. Impliquer très tôt les représentants du personnel ou les syndicats, comme le recommandent certains observateurs, réduit mécaniquement les risques de tensions et de fuite des talents. Prendre ce raccourci, c’est courir après le vent, et risquer la désaffection en interne.

L’analyse de Ronald Coase, déjà en 1937, éclaire la fragilité des grandes structures. À mesure que l’organisation gonfle, l’efficacité administrative diminue, et la gouvernance doit arbitrer entre des intérêts différemment exprimés. Sur ce terrain mouvant, la pression des marchés, réelle ou fantasmée, dicte souvent la marche à suivre.

L’ajout du contexte géopolitique et des incertitudes post-Covid n’arrange rien : marchés volatils, investisseurs plus prudents, réglementations accrues. Tout concourt à ralentir les ardeurs plus sûrement qu’une légère montée des taux ou un dossier de financement compliqué.

Quand la synergie promise ne se concrétise pas : analyse des causes profondes

Les promesses de synergies, assénées lors des communiqués, résistent rarement au terrain. Les rapports parlent d’un taux d’échec entre 60 % et 90 %. Les exemples ne manquent pas. En 2011, Hewlett-Packard annonce l’acquisition d’Autonomy pour près de 12 milliards. Deux exercices plus tard, un impair magistral : près de neuf milliards de pertes, des systèmes incompatibles et les cadres qui désertent.

Le cas AOL-Time Warner, en 2000, fait figure d’avertissement massif. Les équipes y croyaient : synergies, croisement d’audiences, promesses de relais de croissance. Bilan : des objectifs divergents, une cohabitation impossible, et au final une dépréciation de près de cent milliards. Idem pour Daimler-Benz/Chrysler, sabordée par l’incapacité à rapprocher deux ADN industriels.

La liste est longue : prix de rachat surévalué, sous-estimation des risques, gestion maladroite de la dette, défaut de gouvernance. L’augmentation brutale des taux d’intérêt décidée par les banques centrales corse encore la difficulté, en renchérissant le coût du capital et en bridant les marges de manœuvre financières. Warren Buffett avait prévenu : trop souvent, l’entreprise absorbée est déjà affaiblie. Quant aux synergies annoncées à grands coups de formules, elles ne survivent pas au choc de l’opérationnel.

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Pistes pour repenser les stratégies de fusion et maximiser les chances de succès

Réussir une fusion-acquisition, aujourd’hui, suppose de dépasser la logique purement financière et de s’attaquer résolument aux zones grises de l’intégration. De plus en plus, la mission d’un manager de transition s’impose. Son œil extérieur et son agilité permettent de conduire le changement durant les périodes les plus délicates, notamment lors des rapprochements transfrontaliers. Un autre point revient en force : soigner la gestion post-fusion, bien trop souvent reléguée au second plan.

Certains leviers émergent clairement pour limiter les échecs :

  • Mobiliser les équipes terrain très en amont, et pas seulement le sommet des organisations.
  • Aller au-delà du discours pour analyser en profondeur la compatibilité réelle des cultures d’entreprise.
  • Ne pas négliger l’intégration technique, notamment les systèmes d’information, pour éviter blocages et mauvaises surprises.

Ouvrir plus largement le processus de préparation favorise la détection des résistances, sécurise le parcours de croissance et permet de bâtir des synergies factuelles, pas seulement théoriques.

L’environnement monétaire impose aussi sa cadence. Les exigences de rentabilité montent, le financement se durcit, les cycles de rachat se raccourcissent. Défendre une stratégie de fusion, c’est désormais accepter d’avancer d’un pas mesuré, d’adapter les plans en temps réel et de se prémunir contre les coups d’éclat sans lendemain.

Dans l’arène des fusions-acquisitions, le verdict ne tombe jamais immédiatement. Au bout du compte, ce sont les équipes qui écrivent le scénario, bien après que tous les regards se sont détournés pour scruter le prochain deal.

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